CHAPITRE 05: Megalynn

Posté le 31 octobre 2018 par LAD dans Fictions

Sur Terre, une nuit calme sans étoile cédait cordialement sa place à une journée prometteuse, dont les premiers rayons de lumière pénétrèrent les logements et les cœurs de chacun. Cependant, depuis quelques temps, celui de Megalynn peinait à ne pas se troubler devant l’impression laissée par certaines de ses pensées, comme un assaut persistant de ses instincts entachant son naturel optimiste, que de grands coups de langue frénétiques parvinrent à nettoyer. « Aaah! Ghorki, non! Comment tu es rentré, vilain chien? » Dans un réflexe, Megalynn essaya de se dégager de l’élan d’affection du Cane Corso, qui redoubla d’efforts pour réveiller sa maîtresse. « C’est bon! Tu as gagné, je me lève! », tenta de marmonner la jeune adulte dans son fou rire. « Mais tu me paieras ça! », lança-t-elle en s’asseyant sur le bord du lit pour mieux gratouiller la partie sensible de sa grosse masse d’amour, derrière les oreilles. Aussitôt, Ghorki étira autant qu’il put son cou épais, et lorsque sa maîtresse s’arrêta, il la regarda avec supplication. « Oh, j’en ai pas fini avec toi! Mais là, toi tu vas sortir de ma chambre, et moi, je vais prendre une deuxième douche! Regarde-moi toute cette bave! » Le molosse s’exécuta sans avoir à insister, chose assez rare pour être notée, et après avoir vérifié que la porte était bien fermée cette fois-ci, Megalynn délaissa sa nuisette pour entrer dans la salle d’eau jouxtant la chambre. Les premiers jets d’eau épousant les formes ondulées de la charmante jeune femme furent agréables, apaisants. Puis soudain, quelque chose de viscéral s’empara d’elle: une impression de vide, d’extrême solitude, d’obscur, de froid, renforcée par un effet d’impuissance et de désespoir profond dans son fragile dénuement. Plus qu’une impression, il s’agissait en fait d’une vision.

 

Megalynn n’y aurait pas prêté attention quelques années auparavant, prétextant qu’il s’agissait de stupides croyances véhiculées par des personnes instables et fragiles. Seulement, le Silence s’était saisi de l’humanité en émoi, et l’ébranla dans ses convictions les plus intimes. Le spectre du génocide pouvait happer l’humanité à tout instant, et la sensation rassurante d’être seuls dans l’univers n’existait plus. Désormais, il fallait repenser notre appartenance au genre humain, mettre fin à nos préjugés, faire tomber les barrières et ne pas avoir peur de voir au-delà, panser nos plaies morales avec le bandage de nouvelles croyances, pour construire une société dont les yeux de la tolérance et de l’humilité resteraient grands ouverts, et les radiations de Xalium avaient préparé moins de un pourcent de la population à cela. Contrairement au reste de la catastrophe, ces légères radiations s’avérèrent inoffensives pour les êtres humains, et avaient disparu deux ans après le Silence. La plupart des personnes n’avait d’ailleurs ressenti aucun effet, à quelques exceptions près, dont Megalynn faisait partie. Ces « impressions » comme elle les appelait, s’étaient précisées avec l’arrivée du Xalium sur terre, et lui permettaient de rester en connexion avec ses proches par la pensée, malgré la distance parfois importante qui les séparait. Jusqu’à présent, il s’agissait surtout de sensations: de chaud, de froid, de faim, et plus rarement de sentiments forts tels la colère, l’amour, la haine, la joie. Les nuances issues d’émotions complexes, comme la passion ou la jalousie, lui étaient jusqu’alors difficiles à discerner. 

 

Après qu’elle eût fini, la jeune femme quitta la douche mais n’abandonna pas son nauséeux ressenti. Il lui emboîta le pas, aussi fidèle que l’ombre glacée de la Mort glissant ses doigts osseux sur son épaule. Megalynn frissonna malgré elle, malgré la chaleur de la salle d’eau embuée, malgré le soleil radieux réchauffant le verre martelé de sa fenêtre. Elle frissonna de toute son âme, elle se sécha aussi vite que possible, elle frissonna de tout son cœur, elle s’habilla plus chaudement que ce que la saison lui suggérait, mais elle frissonnait toujours, et le centre du soleil lui-même n’aurait réussi à la réchauffer. 

 

Soudain, le visiophone retentit dans l’immense villa. « Un appel entrant va vous être communiqué. Veuillez rejoindre l’un des terminaux pour le prendre. » Megalynn, tremblante, quitta précipitamment la salle d’eau, puis sa chambre, et dit en traversant le long couloir : « Passe-le-moi dans le salon. » La course parut durer plusieurs longues minutes à la jeune femme, tiraillée entre le corridor lumineux de la maison et une sorte de long tube digestif violacé sans fin, produit de ses incessantes visions. Enfin, le salon. Non, autre chose. Une salle verte. Megalynn s’empara d’une arme. Un moment de lucidité. Ce n’était pas une arme, mais ses lunettes visiophoniques. Elle tira. Elle prit la communication, et en entendit le laconique début : « Allô, miss Megalynn Rhalsberg? Toutes nos condoléances… » Elle mourut. Elle crut mourir. Finalement, elle perdit connaissance, brisant dans sa chute le cadre contenant la photo d’un instant précieux, celui d’un père aux anges jouant avec sa fille riant aux éclats.

 

*****

 

Dans un laboratoire souterrain de la zone 51, trois hommes en blouse blanche discutent autour du corps inanimé d’un quatrième, plus âgé :

 

« -Encore un échec. Celui-ci aussi est en état de mort cérébrale. Regardez-le, un vrai légume!

-Je vous en prie, reprenez-vous! Ce soldat connaissait les risques, mais s’est malgré tout porté volontaire! Quel était son nom et son grade?

-D’après le registre, il s’agissait du capitaine Harry K. Rhalsberg. Doit-on brancher quelqu’un d’autre au Neuro-link?

-Absolument. C’est malheureux, mais vital pour le futur de l’humanité. Ce vaisseau extraterrestre n’a presque rien livré de ses secrets, et un jour, ses propriétaires pourraient venir ici nous le réclamer. Il vaudrait mieux être prêts à les accueillir.

-Que doit-on faire de lui maintenant? Le rendre à ses proches?

-Et avouer la création d’un projet secret prouvant l’existence de formes de vies intelligentes? En aucun cas. Avait-il de la famille?

-Oui, une fille.

-Bien. Contactez-la, et dites-lui que son père est décédé en mission pour le bien de sa patrie. 

-Ce sera fait. Que doit-on faire de lui?

-Faites les prélèvements nécessaires, et descendez-le au Champ. Peut-être qu’il sera encore utile au projet Sol. »

 

Deux des trois hommes s’emparèrent sans ménagement du corps de Harry pour le jeter sur un brancard. Après avoir fait des prélèvements de sang, de peau, de cerveau, et de larmes, ils glissèrent sa dépouille dans une sorte de combinaison verte qu’ils déplacèrent jusqu’à un ascenseur mal éclairé. Une fois à l’intérieur, l’un d’eux demanda à l’autre:

 

« -Dis, tu sais pourquoi on appelle ce laboratoire le Champ?

-Toi, si tu demandes ça, c’est que c’est ta première fois pas vrai? Tu verras… »

 

Le regard malicieux de l’individu n’en disait pas plus que ses mots. Après une longue descente qui dura près de six minutes, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, et le nouveau venu comprit. Devant eux, se dressait un immense hangar, grand comme quatre terrains de football, dans lequel toutes les personnes en état de bouger étaient en effervescence. Les autres, catatoniques, allongées sur des lits d’hôpital soigneusement mis bout à bout, portaient la même combinaison verte qui avait été enfilée à Harry, ainsi qu’un curieux casque baigné d’un liquide orange, et relié par câble à un réseau d’imposants ordinateurs quantiques. Tous les corps, loin d’être gênés par la substance pénétrant leurs poumons, arboraient la même expression d’horreur glaciale figée en un rictus malsain mis en avant par leurs yeux vides dépourvus de vie. « Alors, tu comprends mieux? Pour fertiliser un Sol, il faut de l’engrais. Joyeux Halloween au pays des citrouilles, mon pote! », railla-t-il en tapant sur l’épaule de son collègue foudroyé de terreur.

  

                                                                                                                                          FIN.

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