Chapitre 01:

Posté le 16 mars 2019 par LAD dans Fictions

Certaines villes semblaient vivre perpétuellement à l’orée de la nuit tombante, pas assez paisibles pour vous plonger dans un profond sommeil réparateur, loin de toute activité intense, mais suffisamment léthargiques pour sentir la fatigue poncer vos nerfs, vos muscles ou vos esprits, ou les trois à la fois pour les moins chanceux d’entre vous. Si vous baissiez ne serait-ce qu’un instant votre garde à New Era, la vie vous faisait amèrement regretter votre vigilance aussi sûrement qu’une gueule de bois un lendemain de cuite. New Era… Le nom sonnait comme le renouveau perpétuel d’un âge d’or empreint de nobles valeurs, comme la promesse d’un avenir placé sous les meilleurs auspices après la poussée de l’obscurantisme nationaliste. C’est comme ça qu’ils nous l’avaient vendu dans les médias. Pourtant, il n’en était rien: le dôme étoilé du drapeau européen s’était brisé, et les morceaux se déversaient toujours sur son peuple déchiré. Il faut dire qu’après le Brexit, rien ne s’est vraiment passé comme prévu. D’autres noms ont émergé dans la tête des journaleux de l’époque. Grexit, Swexit, Nexit… C’était comme l’astrologie chinoise, chaque année voyait la venue d’un néologisme effritant un peu plus la conviction des plus démunis. Le fait était là, et le vieux continent échoua dans sa tentative de rapprocher et de protéger les peuples, de plus en plus préoccupés par la pénurie de certaines denrées alimentaires et l’élévation du coût de la vie en général. Certains gouvernements étaient plus soucieux de l’écoute de ses citoyens que d’autres. Chacun ses priorités, me diriez-vous… Mais ces derniers s’étaient bien fourré le traité de Maastricht dans le fondement économique lorsqu’ils ont minimisé la colère sourde, aveugle et implacable qui menaçait de leur exploser à la tronche. Les mouvements de manifestation se firent plus nombreux, mieux coordonnés, plus violents par leur intensité comme par leur ampleur, et le nombre de blessés grimpait plus sauvagement que mon ex-femme durant notre nuit de noces. La situation étant sale et gangrenée, elle ne pouvait que s’aggraver. En France comme dans d’autres pays, nos politicards de l’époque avaient fait le choix de rester sourds « pour le bien de tous, au nom de l’unité européenne ». En vérité, la paralysie des pays leur avait coûté cher, et notre patrimoine historique et culturel intéressait plusieurs ultra-milliardaires émergents. Dans une tentative désespérée de renflouer les caisses de l’État, la tour Eiffel fut vendue et délocalisée dans le hangar de son heureux acquéreur russe, aux côtés de la tour de Tokyo. En aucun cas, les médias ne parlèrent de fuite, mais de « préservation face à la violence de la racaille contestataire ». Une vaste fumisterie, et loin d’être la dernière. Le président du moment fit passer en douce une loi l’autorisant à exercer ses fonctions de chef d’état et des armées tant que le conflit n’était pas apaisé. Comme celle-ci provoqua un tollé retentissant, même parmi ses soutiens politiques, il accéléra les démarches pour annihiler toute revendication. Il fit voter la loi martiale en France, et ce qui n’était qu’un mouvement de contestation grégaire se transforma en front d’une guerre muette de son nom.

 

Je n’étais pas prêt pour ça. Aucun de nous ne l’était. Aucune école militaire ne préparait ses engagés à tirer sur des civils en colère, mais désarmés, ne fût-ce avec de vraies balles, mais des seringues anesthésiantes tirées en rafale par les mitrailleuses doubles des drones, que je pilotais simultanément en escadron. « Ordre présidentiel. Pas besoin de faire dans la finesse. Avec ceci, vous ne tuerez personne », nous avait-on assuré. Nous voilà donc en vol au-dessus des foules agitées, bien à l’abri, calfeutrés dans nos véhicules blindés, et parés de notre belle moralité blanchie à grands coups de patriotisme avarié. L’espace d’un instant, j’étais réticent à l’idée d’ouvrir le feu. « Qu’est-ce que tu fous, soldat? Tire, c’est un ordre! » Les yeux rivés sur mes écrans de contrôle, j’hésitais encore, de mes convictions ébranlées. « Bordel, ils arrivent! Tire, ou c’est moi qui te descends! » Il me mettait en joue. Mon instinct sonnait faux. Quelque chose n’allait pas. Je dus obéir aux ordres, plus par réflexe que par pression. C’est aussi ça, être militaire. Je compris trop tard mon erreur.

 

Les énormes flocons tombaient sur ma vue qui se troublait. Non pas que la météo fut  réellement neigeuse (il n’avait plus neigé sur New Era depuis 20 ans), c’était même le contraire. Il faisait bon cette nuit. Mais j’aimais par moment penser que la bouillasse grisâtre des cendres, issues des mines de charbon brûlé à proximité se déposant sur moi, était la copie conforme des cristaux aqueux que je roulais en boule étant enfant. Qu’il était bon, le temps insouciant des gelures soignées à la chaleur d’un délicieux chocolat chaud! Je sentis un frisson me parcourir nerveusement les épaules. Celui-ci me gifla de sa main gantée des troubles de la réalité. Je l’avais mérité, pour m’être laissé emporter par ce souvenir, qui m’enlassait comme la première amante passionnée venue. L’amertume des cigarettes avaient depuis longtemps remplacé la douceur de la boisson cacaotée. J’en sortis difficilement une de la poche de mon veston. Une douleur lancinante caracolait dans ma poitrine. En l’allumant, je pris une grande inspiration entrecoupée de spasmes toussifs. Alors que je regardais la petite volute de fumée disparaître dans le ciel, celle-ci me fit penser à l’abrasion des sulfateuses poncées par la cadence incessante des projectiles. « Une dose non léthale », nous avait-on rengainé. Oui, une, peut-être. En théorie. Mais sur le terrain, tout est différent. Certains étaient criblés d’une dizaine d’injections. Pour d’autres, les plus fragiles, deux ou trois avaient suffi. Dans les foules, certains étaient venus manifester pacifiquement leur soutien en famille. Les naïfs. La plupart des enfants étaient intolérants à l’anesthésique expérimental de l’armée. Certes, tous se sont endormis. Mais définitivement. Et ce n’étaient que les plus chanceux. Certains avaient été touchés aux yeux. Leur orbite avait explosé sous la pression de l’injection. D’autres, à la moëlle épinière, restèrent paralysés. Au total, soixante-dix pour cent avait passé l’arme à gauche, auxquels il fallut rajouter quinze pour cent de victimes ayant gardé des séquelles de « l’incident », qui fut minimisé, édulcoré, puis moqué et parodié par la presse. Finalement, il fut balayé de la conscience collective, tel un petit tas de poussière soigneusement caché sous le tapis républicain. Et quand il devint trop gros pour être camouflé, d’autres décrets furent votés, permettant de bouter cette poussière hors du sol pro-européen. Cette partie-là ne fut jamais mentionnée dans les manuels d’histoire. Qu’en restait-il, d’ailleurs? C’est à peu près à ce moment-là que j’avais rencontré le deuxième amour de ma vie: miss Whisky. Ma femme fut compréhensive. Un temps. Puis, elle me quitta. A moins que ce ne soit moi qui l’avais déjà quitté? Sans importance.

 

Finalement, les choses se tassèrent à grands coups d’anxyolitiques sur tout le territoire pour enterrer ces traumatismes, ce qui combla de joie le Conglomérat des Produits Pharmaceutiques. Leur laboratoire de test grandeur nature ne connaissait aucune limite, aucune loi incontournable, aucune frontière infranchissable. De son côté, le nouveau gouvernement européen, fragile, avait besoin de se recentrer pour retrouver ses valeurs après la chute de Bruxelles. J’aimais bien l’idée de regarder vers l’avenir, et New Era, ça sonnait bien à l’oreille. Cependant, certains pensants n’appréciaient guère l’anglicisme du nom aux relents de Brexit. Quant à nous, en bons chauvins que nous étions, nous aurions bien évidemment préféré garder son appellation d’origine, et laisser Paris telle qu’elle avait toujours été, une fierté nationale. Pour ma part, ce nom me faisait régurgiter trop de pensées morbides, alors pourquoi ne pas en changer? Et de ce fait, la France, seul pays historique européen à ne pas avoir cédé sous la pression nationaliste, devint le centre de l’Europe désunie. L’Allemagne fut aussi un temps évoquée pour remplir cette fonction, mais celle-ci étant redevenue un empire pro-européen sous l’égide de l’empereur élu Frédéric III, elle ne correspondait plus exactement aux critères de sélection du nouveau gouvernement. Et aussi certainement parce que nous étions les seuls à avoir encore un semblant d’armée pour le protéger, avec un chef assez con préhensif pour l’opposer aux rebelles Eurosceptiques.

 

Je pris une dernière bouffée de cancérette dans le silence de la nuit, lorsqu’une toux plus violente que la précédente me secoua. Quand je pus retirer ma main de la bouche, celle-ci était maculée de sang. « Mauvaise nouvelle, détective. Tu vas clamser dans une ruelle sombre recouvert de foutre grisailleux, comme une vieille pellicule usée, dépourvue de couleurs et cramée par les multiples projections, à la manière de ces films noirs que tu affectionnes tant. Alors, heureux? C’est bien la fin sans gloire que tu cherchais, non? » L’histoire de ma vie touchait à sa fin. Je voyais déjà le « the end » fatidique s’inscrire en lettres de sang sur le trottoir de mes pensées fuyantes. Bientôt, le générique allait défiler pour graver en grand mon nom de scène sur le piédestal de ma notoriété. Puissiez-vous bien le retenir, car allongé par terre, je vivais mon dernier grand rôle, avec pour seule épitaphe :

 

« Je suis le détective Sirius Müller, et je suis mort ce soir. »

Chapitre 02

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